Aubusson tisse Tolkien

Tolkien illustrateur

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Par Jean-François Luneau, enseignant-chercheur en Histoire de l’art à l’université Clermont-Auvergne.

John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973) n’est pas seulement l’écrivain que l’on sait. Il est aussi un prodigieux illustrateur, et plusieurs de ses textes, publiés de son vivant ou à titre posthume, sont accompagnés de ses dessins.

Ayant pris l’habitude, à partir de 1920, d’envoyer chaque année à ses enfants une lettre signée par le Père Noël lui-même, Tolkien l’agrémente d’un ou plusieurs dessins extrêmement soignés qui suivent de près l’histoire narrée dans le courrier par le vieillard barbu. Pour Noël 1926, il dessine ainsi une Aurore boréale au pays du Père Noël. Deux ans plus tard, il présente un Ours polaire maladroit aidant le Père Noël à préparer les cadeaux. En 1933, il raconte et illustre comment, alors que le Père Noël dort du sommeil du juste dans sa chambre qu’il vient juste de remettre à neuf, son fidèle ours polaire, aidé des gnomes rouges, chasse les gobelins ayant envahi la cave où il prépare les cadeaux.

Cet art pour les enfants n’est évidemment pas la part la plus célèbre de l’œuvre de Tolkien, dont on connaît mieux les histoires dont la Terre du Milieu est le cadre. Puisant ses sources dans les poèmes épiques de la littérature anglo-saxonne comme Beowulf, les Sagas islandaises ou norvégiennes, les recueil des Eddas islandais, le Kalevala finnois, ou certains romans de William Morris, Tolkien se construit un imaginaire, une matière de la Terre du Milieu comme il existe une matière de Bretagne. C’est dans ce terreau, riche en figures et en mythes que Tolkien fait croitre ses personnages. Comme on tire sur un fil de laine pour en débrouiller la pelote, Tolkien dévide leur histoire, quitte à reprendre l’écheveau initial et à le compléter pour le rendre cohérent avec les grands romans achevés comme Le Hobbit ou Le Seigneur des Anneaux.

De nombreux dessins de Tolkien accompagnent ainsi la gestation de la Terre du Milieu, et illustrent sa géographie singulière. Les œuvres représentant des épisodes sont autant de prétexte pour montrer des lieux. Le Palais de Manwë sur les Montagnes du Monde au-dessus de Faërie, dessiné en 1928, représente le Taniquetil, la Haute Pointe Blanche, dominant la chaine des Pelóri, ces immenses murailles montagneuses qui protègent la frontière orientale de Valinor, le pays des Valar. À son sommet se trouve le palais du premier des Valar, Manwê, qui y règne avec son épouse Varda. Le Taniquetil est sans doute une de ces « montagnes vues au loin, qu’on escaladera jamais », que Tolkien évoque dans une de ses lettres à son fils Christopher (Lettre 96).

Le Bélériand, frange occidentale de la Terre du Milieu, est la terre où se déroulent les évènements du Premier Âge. Le lac Mithrim est situé au nord du Bélériand, en Hithlum. C’est sur ses rives que Fëanor remporte la deuxième bataille contre les armées de Morgoth, dite aussi la Bataille sous les étoiles. Glaurung part à la recherche de Túrin, est un des épisodes finaux du Lai des enfants de Húrin, composé entre 1918 et 1925, qui s’achève avec la mort du dragon Glaurung et le suicide de Túrin. Ce premier dragon créé par Morgoth, un Valar déchu, est aussi dangereux par le feu qu’il crache que par sa parole qui ensorcelle et ses yeux sans paupières qui hypnotisent.

Le Bélériand disparaît à la fin du Premier Âge, englouti avec la chute de Morgoth et la conflagration qu’elle provoque. L’île de Numénor, située à l’ouest du Monde, entre Valinor et la Terre du Milieu, ne connaît pas un meilleur sort. Siège d’un royaume fondé par les hommes, elle disparaît sous les eaux à la fin du Deuxième Âge. Au Troisième Âge, il ne reste que des souvenirs de sa grandeur passée, comme ce Tapis numénorien où la perfection géométrique de la forme est à l’image du royaume à ses débuts.

Le Hobbit, roman publié en 1937, est illustré par Tolkien dès les premières éditions, parfois de dessins en noir et blanc, comme Les Trolls, dont la stupidité disparaît dans l’évocation d’une sombre forêt magnifiée par le traitement monochrome. À l’instar de certaines œuvres citées auparavant, les figures humaines se fondent souvent dans un paysage grandiose. Rivendell, évocation de Fendevall, la Dernière Maison Hospitalière, est digne d’un paysage des Alpes suisses. Dans Bilbo s’éveille avec le soleil de l’aurore dans les yeux et dans Bilbo arrive aux huttes des elfes des radeaux, la majesté des paysages fait oublier les figures de Bilbo endormi, ou des nains, conquérants burlesques juchés sur des tonneaux. Enfin, dans la Conversation avec Smaug, un dragon à l’odorat affûté aussi bavard que pernicieux, Tolkien choisit le moment où Bilbo le salut : « Ô Smaug, de toutes les Calamités, la plus grande et la plus Terrible ».

Du Seigneur des Anneaux, vaste roman qui fait suite au Hobbit publié en 1954-1955, dans lequel Tolkien raconte pourquoi et comment les Elfes ont quitté la Terre du Milieu à la fin du Troisième Âge, on retient La forêt de la Lothlórien au printemps, ce « pays de Lórien », qui, aux yeux de Froddo, « ne portait aucune souillure » : une forêt atemporelle, hors de l’espace, peuplée de mallorns, les arbres aux feuilles d’or. Quant à La tour d’Orthanc élevée au centre du cercle de l’Isengard, un domaine confié à Sarouman par l’intendant du Gondor, l’image dessinée par Tolkien suscite peut-être moins de peur que le texte lui-même.

De la matière si riche de la Terre du Milieu, Tolkien a tiré de longs récits, façonné de nombreux textes, autre nom qu’on donne aux tissus selon une métaphore multimillénaire. Des dessins de Tolkien, on va maintenant tisser une tenture. Car, qu’ils relèvent du genre épique ou burlesque, qu’ils soient de simples paysages, les dessins de Tolkien se prêtent merveilleusement à leur transposition en tapisserie. À défaut de pouvoir visiter le palais du roi Théoden à Edoras, dont les murs sont meublés de tapisseries narrant la geste d’Eorl le Jeune, ancêtre des cavaliers du Rohan, on admirera la mémoire tissée de l’imaginaire de Tolkien.