Les savoir-faire d'Aubusson

Le tissage de basse lisse

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La tâche du lissier est de "mettre en laine" l’œuvre de l’artiste. Cet artisan d'art allie compétences techniques (les gestes artisanaux du tissage) et artistiques, mises en œuvre dans la "traduction textile", l’interprétation par la recherche des combinaisons de fibres et de couleurs. Ce "harpiste", comme l'appelait Jean Cocteau, jongle avec ces deux arts, pour offrir une œuvre où matière, chaleur, contraste, texture et variation jouent sur l’imaginaire et les émotions.

Le lissier est l'artisan tapissier qui exécute le tissage sur un métier à tisser. Son nom provient du terme "lisse", qui désigne une cordelette fixée sur un fil de chaîne pour le relier à une "marche" (pédale) actionnée avec le pied pour écarter les fils pairs et impairs de la chaîne, ce qui permet de passer les fils de trame (une tapisserie étant réalisée par le recouvrement total d'une chaîne par une trame) à l'aide d'une flûte, généralement en bois.

Sur métier de basse lisse, horizontal, le lissier tisse sur l'envers de la future tapisserie, il ne peut vérifier son travail que partiellement (la tapisserie est enroulée au fur et à mesure de la progression), en plaçant un miroir entre les fils de chaîne du métier et le carton qui guide le tissage. La tapisserie d'Aubusson garde ainsi son mystère tout au long du tissage. Le lissier lui-même, ainsi que l'artiste, ne découvrent leur œuvre dans sa totalité qu'au moment où ils coupent les fils de chaîne pour libérer la tapisserie au cours de la "tombée de métier". Reste la phase de finition avec la couture des bords et des relais, les interruptions de tissage dues aux changements de couleurs.

En parallèle de la maîtrise des gestes du tissage, le lissier doit être capable de dialoguer avec le créateur du modèle, afin de faire les meilleures propositions techniques et d'interpréter au mieux la maquette à l'étape de la conception du carton de la future œuvre tissée. L’artiste propose, en guise de maquettes, ses propres créations, aux formats les plus divers. À partir de la maquette, le lissier pratique des essais de tissage, il effectue des recherches sur les matières, les couleurs, etc., et fait des propositions d'interprétation à l'artiste. Il faut ensuite réaliser des dessins préparatoires à l’échelle de la tapisserie pour obtenir le "carton", reproduction inversée gauche / droite de la maquette (pour le travail sur l'envers de la tapisserie) qui aidera le lissier à se repérer pendant la réalisation. 

Si la laine et la soie restent les matières de prédilection de la tapisserie, aujourd'hui toutes les expérimentations de matériaux et d'usages sont imaginables. La seule nécessité étant que ces matériaux restent "tissables" (vitraux-tapisseries métalliques, fibre optique...).

Au-delà du choix des couleurs et des matériaux, l'artisan tapissier peut intervenir au niveau des variations de tissage, transposant et interprétant l’intention de l’artiste. Contrairement au tissage mécanique, le tissage manuel sur métier de basse lisse autorise un nombre de couleurs infini et permet au lissier d’ajuster son geste en permanence. La technique de la tapisserie d’Aubusson peut ainsi produire une grande diversité d’effets et de textures dans une même production.

LE DUO ARTISTE-LISSIER, UNE TRADITION AUBUSSONNAISE

La relation, traditionnelle à Aubusson, entre l’artiste, concepteur du modèle à tisser, et le lissier interprète, est le gage d’une production de qualité. Aubusson a toujours été le lieu du dialogue entre le geste et la création la plus contemporaine. Les tapisseries sont des œuvres à quatre mains, deux signatures, fruit de la collaboration étroite entre un lissier artisan d’art et un créateur, qu’il soit peintre, plasticien, designer, architecte ou décorateur.

« Tout est une question de justes rapports et d’honnêteté, non pas de compétition vaniteuse, mais de respect mutuel pour le plus grand profit d’une œuvre commune, telles ont été les collaborations des ateliers Tabard avec Mathieu Matégot, des ateliers Goubely avec Mario Prassinos et Michel Tourlière, ceux de Legoueix avec Louis-Marie Jullien, de Picaud avec Émile Gilioli (entre autres). »

Jean Lurçat

Le travail d’interprétation textile de l’œuvre de l’artiste est l’expression du savoir-faire du lissier, tant à travers sa technique que par sa sensibilité et sa compréhension de l'intention artistique. L’excellence d’une tapisserie est faite de la réussite de cette relation entre le créateur s’exprimant avec son propre medium et le lissier qui en imagine l’écriture tissée.

Ainsi, dès le XVIIe siècle, la création contemporaine a irrigué les productions d’Aubusson, tentures murales, mobilier et même accessoires de mode. Les ateliers de la région d'Aubusson ont été stimulés par l’apport d’artistes de renom, venus faire tisser des maquettes originales. C’est ainsi que l’on retrouve dans les collections les signatures les plus prestigieuses de leur temps, d’Isaac Moillon à Garouste, en passant par Picasso, Léger, Cocteau, Vasarely, ou encore Le Corbusier…