6 siècles d'histoire
Depuis le XVème siècle, la tapisserie d’Aubusson s’est imposée comme un art textile d’exception, réputé pour ses décors raffinés et son savoir-faire unique, inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO.

Les origines de la tapisserie d’Aubusson
Les origines de la tapisserie d’Aubusson sont le sujet de plusieurs théories et légendes plus ou moins fantaisistes. On peut ainsi lire que des sarrasins se seraient installés à Aubusson au VIIIème siècle, à la suite de la bataille de Poitiers (732) et auraient apporté avec eux ce savoir-faire venu du Moyen-Orient. L’écrivaine George Sand évoque également la légende du prince ottoman Zizim, emprisonné à Bourganeuf (à 30 km d’Aubusson) au XVème siècle qui aurait fait tisser la célèbre tenture de la Dame à la licorne pour évoquer son amour perdu. La réalité est sans doute moins romantique et il faut vraisemblablement chercher les origines de la tapisserie d’Aubusson dans les Flandres où cet artisanat s’épanouit déjà depuis au moins le XIIIème siècle. C’est probablement à la suite de mariages entre les comtes de la Marche (nom donné à l’époque à la région d’Aubusson) et de riches familles du nord de l’Europe que des artisans lissiers s’installent à Aubusson et dans la ville voisine de Felletin, apportant avec eux leur savoir-faire. La technique utilisée est celle de la basse-lisse, fondée sur l’emploi de métiers à tisser horizontaux. Les premières archives connues mentionnant des activités en lien avec la tapisserie à Felletin datent du milieu du XVème siècle.
XVIème siècle
La plus ancienne tapisserie identifiée comme ayant été tissée dans la région d’Aubusson est la Millefleurs à la licorne datée des années 1480. Les millefleurs sont alors des tapisseries à la mode et représentent des fonds parsemés de bouquets de végétaux ayant souvent une signification symbolique. Au cours du XVIème siècle, des ateliers familiaux privés se développent à Aubusson comme à Felletin et commercialisent leurs productions par le biais de marchands-tapissiers à travers la France. On voit apparaître à cette période les tapisseries à "feuilles de chou" qui représentent souvent des combats d’animaux prenant place au milieu de feuilles de taille démesurée, mais également des tapisseries à sujets religieux ou des scènes de chasse.
XVIIème et XVIIIème siècles
Encouragés par l’administration royale et par la politique de protectionnisme économique menée par Colbert, les lissiers d’Aubusson rédigent en 1665 des règlements encadrant la production et le contrôle de la qualité des tapisseries. La même année, les ateliers d’Aubusson reçoivent collectivement le titre de Manufacture Royale de Tapisseries. Les ateliers de Felletin se voient attribuer le même privilège quelques années plus tard, en 1689. Ce statut ne rassemble pas les ateliers en une seule entité, chacun demeure indépendant mais dispose du droit d’inscrire la mention « M.R. » pour « Manufacture Royale » sur ses productions. Une bordure bleue pour Aubusson, brune pour Felletin, permet d’identifier l’origine des tapisseries. Le statut de Manufacture Royale devait s’accompagner de la formation d’un teinturier et de l’envoi de cartons (modèles de tapisseries) peints par les peintres de l’Académie Royale de Peinture à Paris. Ces mesures ne sont cependant pas mises en place par l’administration royale et les ateliers connaissent d’importantes difficultés à la fin du XVIIème siècle. Ce n’est qu’en 1732 que le statut de Manufacture Royale est réformé et que les promesses de 1665 sont finalement tenues. C’est le peintre du roi Jean-Joseph Dumons qui est affecté au service des ateliers d’Aubusson auxquels il fournit alors principalement des modèles de verdure, des tapisseries représentant des paysages luxuriants qui s’exportent auprès de la noblesse européenne. Le XVIIIème siècle voit également fleurir les tapisseries « à alentours », des œuvres décoratives aux sujets légers bordées de motifs décoratifs qui permettent d’adapter aisément la taille des tissages aux dimensions des panneaux de boiseries qui décorent les intérieurs.

XIXème siècle
En 1789, la Révolution française met fin au statut de Manufacture Royale mais n’interrompt pas le commerce des ateliers aubussonnais malgré des difficultés économiques. Le début du XIXème siècle voit rapidement l’émergence d’importantes manufactures, comme la manufacture Sallandrouze de Lamornaix (1802-1878) ou la manufacture Demy-Doineau, future manufacture Braquenié et Cie. Ces entreprises rassemblent en leur sein toutes les étapes de production d’une tapisserie, des dessinateurs aux rentrayeurs qui réparent les tapisseries anciennes. Le XIXième siècle sera marqué par une production abondante de tapis ras, dont la technique est la même que celle de la tapisserie de basse-lisse, et de tapis à point noué fabriqués sur des métiers verticaux dits de haute lisse. Les manufactures réalisent également de nombreuses œuvres copiant les tapisseries des XVIIème et XVIIIème siècle dont le tissage très fin cherche à donner l’illusion de la peinture. Dès la seconde moitié du XIXème siècle, artistes et manufactures s’interrogent cependant sur cette pratique de la copie de peinture. La redécouverte de tentures médiévales comme la Dame à la licorne ou l’Apocalypse d’Angers amène notamment certains à encourager le recours à un nombre de couleurs réduit et à un grain de tissage plus épais. A Aubusson, il existe dès le début du XXème siècle quelques expérimentations en ce sens comme la tapisserie La Fée des Bois d’Antoine Jorrand dont la thématique et la bordure sont résolument inspirées du Moyen Âge. La véritable réforme fait cependant suite au travail mené par Antoine-Marius Martin, nommé en 1917 directeur de l’Ecole Nationale d’Art Décoratif (ENAD) d’Aubusson, fondée en 1884 pour apporter un complément à l’apprentissage des lissiers. Martin renoue avec les artistes modernes en privilégiant l’utilisation de modèles pensés spécifiquement pour la tapisserie et encourage l’abandon de la copie de peinture à travers des tissages épais et l’emploi de techniques propres au textile. Les résultats de ses recherches sont notamment présentés au public à l’occasion de l’exposition internationale des arts décoratifs de 1925.
XXème siècle
C’est sur ces mêmes recherches que le peintre Jean Lurçat s’appuie, à son arrivée à Aubusson en 1937, pour produire une série de tapisseries en collaboration avec l’ENAD et l’atelier de François Tabard. Il est accueilli par Elie Maingonnat, le successeur de Martin, qui met à sa disposition les ressources de l’école et le forme aux conceptions de son ancien professeur. Malgré le succès de cette collaboration, celle-ci s'interrompt dès 1939 alors que Jean Lurçat s’approprie publiquement la paternité des recherches menées par l’ENAD depuis 1917. L’histoire de Jean Lurçat avec la tapisserie d’Aubusson débute cependant à peine, alors qu’il encourage de nouveaux artistes à s’essayer à la tapisserie comme les peintres Marc Saint-Saëns et Jean Picart le Doux ou le moine bénédictin Dom Robert. En 1947, il fonde à leurs côtés l’Association des Peintres Cartonniers de Tapisserie (APCT) qui met en avant la figure du peintre-cartonnier, réalisant lui-même le carton de sa tapisserie et contrôlant ainsi au plus près le processus de fabrication. Figure charismatique, Lurçat contribuera considérablement à la notoriété nationale et internationale des ateliers d’Aubusson, après la guerre, dans un contexte de reconstruction où les commandes publiques sont nombreuses. Son œuvre testament, la tenture du Chant du monde, demeurera inachevée et sera acquise après sa mort par la ville d’Angers.